Transformations silencieuses et crises relationnelles

 

Réflexions à partir de l’essai de François Jullien « Les transformations silencieuses », paru en 2009 aux éditions Grasset & Fasquelle

 

Par Anne-Laure Brun-Buisson
Intervenante en thérapie sociale TST, médiatrice, formatrice
www.dunerivealautre.net


De retour d’un voyage en Chine et après avoir terminé ma formation au métier d’intervenante en thérapie sociale TST, j’ai eu envie de me replonger dans cet essai de François Jullien, pour en revisiter ma première lecture et le billet qui s'en était suivi en 2013, à la lumière de ce qu’il éclaire de mon travail sur la coopération et le conflit.

 

Un mot sur le contexte du livre

 

L’ouvrage est résolument ancré dans son époque, la fin du XXème siècle et le début du XXIème.

 

Critique de la notion même d’«évènement», pourtant chère à notre culture, en ce qu’il masque une transformation plus globale et plus souterraine que l’auteur nous invite à considérer comme un résultat, au mieux un «marqueur» de transformations silencieuses à l'œuvre depuis longtemps. François Jullien nous propose ainsi de penser l'histoire non en termes d’événements soudains ou surprenants, mais comme un résultat logique d’un processus «s’auto-déployant».

 

Ainsi en va t-il aussi de nos relations aux autres.

 

Transformations silencieuses, rupture et sortie de crise

 

 

"Aborder la vie par la respiration qui la renouvelle

et suivre la manière instructive dont le printemps devient été

sans qu’aucune séparation entre eux soit tant soit peu discernable."

 

Ainsi, face à l’attention que la culture occidentale porte à la survenance de « l’évènement » que l’on subit et à ce qu’il cristallise, François Jullien propose de déplacer le regard vers le processus qui nous y a conduit.

 

Il nous invite à considérer que des événements comme la chute du Mur de Berlin, le 11 septembre 2001 ou encore le réchauffement climatique, sont le résultat d’une «évolution, plus lente et plus régulière, qui laisse apparaitre le caractère logique de la transformation».

 

Alors que l’occident pense les transformations en termes de ruptures, d’évènements, pour en produire des récits, des spectacles, en les sur-médiatisant, l’auteur convoque la pensée chinoise pour nous permettre de considérer l’espace pendant lequel le processus de transformation est à l’œuvre, presque sans bruit et à rester attentif à ses suites logiques.

 

 

"On ne voit pas le blé murir, mais on en constate le résultat :

quand il est mûr et qu’il faut le couper ."

 

 

Sur un plan collectif comme sur un plan individuel, ce déplacement de l’attention permet de prendre conscience de la transformation en mouvement et de s’y adapter pour l’accompagner ou en infléchir le cours avant que survienne l’événement qui nous indique que la transformation a déjà eu lieu.

 

Et pour parvenir à ce déplacement de l'attention, François Jullien propose de prendre la perspective de l’ « écart », plutôt que celle de la « différence ».

 

 

«Au lieu d’aboutir à une opération de rangement, au sein d’un cadre aux paramètres préétablis,

et exécutée bord à bord, comme y conduit la différence,

l’écart fait lever une autre perspective, décolle ou débusque, une nouvelle chance – aventure - à tenter».

 

 

Cette invitation à considérer l’écart, c'est-à-dire «l’entre-deux» et non uniquement les supposées bornes et étiquettes de ce qui marque la «différence», permet d’envisager cette «zone grise», celle du conflit, celle de l’altérité, de la rencontre des contraires, comme une source d’énergie1 et même une « nouvelle aventure ».

 

Dans le cas de tensions relationnelles, qui peuvent être très violentes, l’écart permet de se décaler temporairement de «l’événement», souvent la crise, qui les cristallise, pour penser la «transition», la transformation invisible et silencieuse dont elle n’est pas l’aboutissement mais un marqueur, qui continuera de produire des conséquences si on ne s’en occupe pas.

 

C’est le cas des ruptures, divisions, séparations, blocages de la coopération et autres crises relationnelles, quel que soit le contexte que l’on considère (familial, professionnel, social etc…). Ainsi peut-on garder ou remettre ce qui semble figé en mouvement et non ancrer un phénomène dans une réalité définitive.

 

Mais comment, se demande encore François Jullien, « voir la neige devenant eau » ? Comment prêter attention à ce processus ?

 

Précisément, envisager la situation sous l’angle de l’écart, dans un espace sécurisé prévu pour cela, est ce qui permet de déplacer l’attention vers la relation elle-même et vers les besoins qui sont en cause dans la crise, en invitant chacun à en faire le récit, pour prendre la mesure à la fois de ce qui se joue dans cette tension et pour imaginer la suite qu’on aimerait écrire à cette histoire.

 

Pour celui qui accompagne les protagonistes dans la recherche d’une autre voie que celle de la violence, non pour la taire, mais pour la transformer, il est possible, en s’intéressant à cette dimension relationnelle et à l’écart plutôt qu’à la différence, d’ouvrir un espace d’échange, de curiosité, de questionnement, de découverte, d’enrichissement, d’exploration, de remise en mouvement et d’apprentissage, au-delà de la souffrance. Ce que François Julien appelle « une nouvelle aventure à tenter ».

 

En revanche, ces crises et tensions relationnelles lorsqu’elles ne se déroulent pas dans un espace sécurisé, préparé, dédié, révèlent des peurs et donc de la violence, qui se manifeste par une forme d’immobilisme des acteurs campés sur leurs positions et parfois englués dans une situation "qu'ils n'ont pas vue venir » et dont ils ont le sentiment que le déploiement échappe finalement complètement à leur volonté consciente2. Impossible, dans un tel contexte de considérer ce fameux « écart », le processus dans lequel la relation s’inscrit et le mouvement qui se déploie. Seules les différences sont alors considérées en figeant la relation dans un « état » dans lequel les personnes concernées ne sont finalement devenues que des objets.

 

Ce déplacement du regard de la « différence » vers « l’écart », de l’ « événement » vers le processus, peut être ce qui remet les protagonistes en mouvement voire même ce qui les relie d’un endroit à un autre de leur relation usée et meurtrie, devenue violence et souffrance. Ainsi peuvent-ils redevenir sujets, acteurs, responsables, d’une situation qui leur a échappée complètement.

 

Ce déplacement permet également d’envisager le conflit sous l’angle de son potentiel, comme une zone de tension féconde3 et ainsi, d’envisager d’autres modalités relationnelles, plus ancrées dans une réalité commune, consciemment construite par les protagonistes.

 

Un projet politique ?

 

 

«Ce sont ces transformations silencieuses plus que la force des masses insurgées,

ultime figure utopique de l’Agent,

qui renversent et renverseront tous les anciens régimes,

par érosion progressive de tout ce qui les soutient ;

en rapport à quoi actions et révolutions sont moins des catalyseurs peut-être que simplement des marqueurs».

 

 

Le champ des possibles est bien entendu immense et il appartient à chacun de choisir dans quelle direction il souhaite participer à ces érosions progressives pour infléchir le cours de transformations déjà en cours.

 

A l’heure où s’ancrent les clivages idéologiques, la tentation de la censure, les séparations multiples, le travail de celui ou celle qui intervient pour créer ces espaces de rencontres et de parole, permettant aux personnes qui se craignent, s’ignorent, s’opposent, se haïssent, se détruisent parfois, s’inscrit dans ces forces silencieuses et souvent discrètes qui, loin du bruit et des actions héroïques, permettent de transformer les zones de tensions même très violentes qui émergent ici et là, pour en extraire une réalité possible, construite ensemble.

 

Ainsi, le déplacement du regard vers l’écart, sans se focaliser sur les bornes que représente la différence, est pour moi un combat de chaque instant, une alternative vivante à l’approche guerrière trop habituelle qui n’aboutit au final qu’au remplacement d’un pouvoir par un autre et recouvre les problèmes pour les calmer temporairement sans les régler.

 

Offrir ces espaces de rencontre est en soi une manière d’éroder progressivement le système de compétition destructeur dans lequel les liens s’abîment, en permettant aux protagonistes d’une histoire d’en infléchir la suite ensemble. Et au-delà du combat mené à leur côté, il en est un plus systémique encore, pour se déprendre des manières habituelles de mener ces combats…

 

J'ai beaucoup aimé ce livre tranquille et pourtant radical dans sa manière d'envisager le monde et  ce qui l’agite, par un « simple » déplacement du regard.

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1. « Il n’est d’énergie que là où existe une tension entre des contraires ». C.G. Jung in « Psychologie de l’inconscient », édition Le Livre de Poche, page 100

2. Les liens entre peurs, violence, victimisation et immobilisme sont développés par la thérapie sociale. Voir Charles Rojzman, Nicole et Igor Rothenbühler La Thérapie Sociale - Editions Chronique sociale - 2015

3. Voir CG Jung. Ibid